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Le travail de David Buhatois se tourne résolument vers l'imaginaire, mais un imaginaire qui a le mérite de ne pas s'accrocher aux contingences d'aujourd'hui, puisqu'il nous entraîne, chanson après chanson, aux sources de notre enfance. Il brosse ainsi le portrait d'un monde jamais révolu et forcément universel.
Chacune des brèves histoires qu'il fait sonner de son piano trouve un écho direct, immédiat chez l'auditeur. Et c'est cela qui donne naissance, grâce à des images fortes, des mots qui se télescopent et un rythme toujours rapide, à des émotions contradictoires mais salutaires : rire, nostalgie, peur. Il procède par discrets paliers, l'air de rien, jusqu'à ce qu'au détour d'une métaphore ou d'un personnage, nous retrouvions comme par miracle nos huit ans, nos dix ans, nos quinze ans. Qu'il évoque le physique d un voisin, Monsieur Dupuis, alimentant ses peurs de petit garçon et les bavardages de Madame Buhatois, ou les rocambolesques tours de passe-passe d'un fakir occidental spécialisé dans le "coup du clou", il sème dans ses textes ciselés avec finesse et juste ce qu'il faut d'humour de petites graines qui germent en nous l'espace d'un récital ou d'un CD.
Au centre de ses chansons, nous voyons bien pourtant se dessiner une sourde préoccupation, habilement camouflée derrière les jeux de mots et les arrangements musicaux quelquefois proches d'un numéro de clown blanc. Oui, David Buhatois ne fait jamais vivre ses personnages ou ses amours bien longtemps : la mort est là, sournoise et froide, une mort que le chanteur semble défier par la drôlerie de ses interprétations, une mort qu'il regarde en face et qu'il habille de paillettes. La force comique, au-delà de la construction narrative ou de la mélodie (remarquable de netteté, véritable ligne claire, presqu'élémentaire à force de travail, une mélodie dont on se souvient et qu'on sait très vite fredonner, qualité suffisamment rare à présent pour être saluée), provient de la dimension tragique de ses chansons.
Quand David Buhatois les interprète en public, la salle est instantanément attirée par l'extrême mobilité de son visage et des déplacements scéniques réglés au millimètre, jouant la carte de la sobriété gestuelle - Buhatois n'oublie pas ce qu'il a appris du métier d'acteur. Au bout de trois chansons, ça y est, magie de l'évocation aidant, la transformation s'opère : sur le plateau comme dans le public, tout le monde se retrouve en culottes courtes. Nul besoin de forcer le trait ou de donner de la voix à l'excès - une voix posée avec naturel, grave juste ce qu'il faut. Son répertoire gagne encore en profondeur lorsqu'il est porté par le public - marque de fabrique des plus grands de la chanson française, celle qui ne se plie pas aux formatages et ne renie pas l'héritage du music-hall.
Les histoires de fantômes, de représentant de commerce transi au volant de sa Diane ou d'amours adolescentes perdues à Paris mais retrouvées à Bordeaux (« qu'on me pardonne si je mens », tournure que n'aurait pas renié Charles Trenet) restent dans nos mémoires longtemps après qu'on les ait entendues, au point de nous rendre capables non seulement de les chantonner mais aussi de les raconter - tant sont efficaces le fil narratif et l'accompagnement pianistique (belle complicité de musiciens). Illusion réussie.
Simples, authentiques et donnant à chacun l'illusion de surgir comme par miracle, facilement, les chansons de David Buhatois sont le fruit d'un travail attentif et sans cesse remis en question. On devine qu'elles ne viennent pas là par hasard et que son corps tendu est le principal instrument de son écriture.
Comme dans tous les univers oniriques, certains chapitres sont recouverts d'un voile de pudeur. Nous avançons par ellipses et le rire soudain nous délivre de ce qui pourrait être inquiétant. La voix du chanteur crée alors des accents toniques là où on ne les attend pas.
La puissance de l'évocation est au rendez-vous. On voudrait que le spectacle continue. Et il faut bien reprendre l'âge que notifie notre état-civil, réendosser notre costume d'adulte raisonnable, enchaîné au présent, alors que, comme Michaux, David Buhatois pourrait dire : « En rêve, il semble que je n'ai toujours pas appris que je prends de l'âge. Je ne sais pas quel âge j'ai. Aucune référence à ce sujet, et ainsi suis-je ordinairement à mon réveil sans âge. Toutefois, pas enfant, et plus qu'adolescent. Ce n'est pas plus précis. »
Patrick Rétali, écrivain
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